Pourquoi Pashinyan est-il devenu le chouchou de l’Azerbaïdjan et de la Turquie ?
Par Harut Sassounian
Jour après jour, la Turquie et l’Azerbaïdjan resserrent leur étau sur l’Arménie avec la bénédiction du président Donald Trump. Son initiative autoproclamée TRIPP (Trump Route for International Peace and Prosperity – Route Trump pour la paix et la prospérité internationales) en est la parfaite illustration. Trump se moque de l’Arménie et de ses intérêts. Seuls ses propres intérêts comptent, et il aspire désespérément à un prix Nobel de la paix qu’il ne mérite pas. TRIPP est un autre nom pour la Route du Turan, reliant la Turquie et l’Azerbaïdjan aux républiques turcophones d’Asie centrale – un vieux rêve panturc qui représente une grave menace pour l’existence même de l’Arménie.
Peu importe combien de fois le Premier ministre arménien, Nikol Pashinyan, affirme avoir apporté la paix à l’Arménie – tout comme il prétend avoir instauré la démocratie –, force est de constater qu’il n’y a pas de paix, pas même un « traité de paix » sans valeur signé.
Il est alarmant de constater que le dirigeant arménien est devenu la coqueluche de l’Azerbaïdjan et de la Turquie. Ces deux pays, ainsi que l’Europe et les États-Unis, mettent tout en œuvre pour que Pashinyan se maintienne au pouvoir après les élections législatives de juin. Leur pire crainte est qu’un nationaliste arménien le remplace, anéantissant ainsi tous les progrès réalisés ces huit dernières années. C’est pourquoi le président turc Recep Tayyip Erdogan et ses proches répètent sans cesse qu’ils n’ont aucun problème avec Pashinyan, mais qu’ils sont très préoccupés par la diaspora « radicale ».
Dernière preuve de cette situation déplorable : une vidéo YouTube de 8,5 minutes en turc, intitulée : « On enseigne le turc dans les écoles [arméniennes] ». Réalisée par le blogueur turc Erencan Algun, cette vidéo a été visionnée 85 000 fois ces dix derniers jours et a suscité plus de 600 commentaires.
Algun, qui compte près de 200 000 abonnés, a déclaré : « Pourquoi l’Arménie se rapproche-t-elle de la Turquie ? Le turc est enseigné dans les écoles ! L’Arménie serait-elle en train d’apaiser progressivement son hostilité envers la Turquie ? Analysons cette question à la lumière des déclarations de Pashinyan. L’été dernier, il a déclaré : “Notre seule option est de nous réconcilier avec la Turquie. Entrer en guerre contre un pays comme la Turquie ? Ils ne savent pas de quoi ils parlent.” De plus, “La Turquie et l’Arménie ne se menacent pas mutuellement. Notre projet de Carrefour de la Paix n’est pas un obstacle à la voie turque. S’il existe une voie navigable, nous pourrons tous boire cette eau ensemble”, a-t-il affirmé. Peu après ces déclarations, Trump est intervenu, rebaptisant le célèbre corridor de Zangezur « Corridor Trump » et accordant aux États-Unis un bail de 100 ans sur la région… Quel est l’impact des discours pacifistes de Pashinyan sur la société et comment l’Arménie fait-elle progresser ce processus ? »
En effet, le ministre arménien de l’Éducation a annoncé que 400 lycées du pays avaient manifesté leur intérêt pour l’apprentissage de l’azéri et du turc. Cependant, il a reconnu le manque d’enseignants qualifiés dans ces langues. La prochaine étape consisterait donc à faire venir des centaines de professeurs d’azéri et de turc en Arménie, créant ainsi un terreau fertile pour de futurs espions. J’aurais été moins inquiet si ces langues étaient enseignées à l’université plutôt qu’au lycée.
Algun a poursuivi : « L’axe politique arménien a commencé à se déplacer et le pays a choisi la voie de la coopération avec les Turcs… En Arménie, les termes « Turc », « Turquie » et « turc » restent des mots chargés d’émotion. L’existence du turc comme option en Arménie ne signifie pas pour autant que les deux sociétés se rapprochent. Toutefois, c’est un signe que les deux pays ont cessé de s’ignorer, et les déclarations de Pashinyan vont dans ce sens. »
Commentant le TRIPP – que les Azerbaïdjanais et les Turcs appellent un corridor –, Algun a déclaré : « Le Zangezur n’est pas seulement une voie de transport entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie. C’est aussi un axe stratégique reliant la Turquie à l’Asie centrale. Avec l’ouverture du corridor du Zangezur, les États turcophones, jusqu’alors isolés, seront reliés pour la première fois par une voie terrestre ininterrompue. Il ne s’agit pas d’une simple unification symbolique. Des oléoducs et gazoducs pourront être installés le long de cette route. Des câbles internet à fibre optique seront déployés. Une liaison ferroviaire directe sera mise en place. Imaginez : quelqu’un quittant Istanbul en bus et traversant Iğdır, Nakhitchevan, le Zangezur, le Karabakh, Ganja et Bakou, jusqu’à la côte caspienne. De là, il pourrait prendre un bateau pour le Kazakhstan, puis un bus pour Bichkek, ou peut-être Urumqi (Chine)… C’est bien plus qu’une simple route. C’est une sorte de réunification des civilisations. Cette vision est aussi appelée la route du Turan, mais comme ce terme dérange certains Arméniens… Dans les cercles diplomatiques, l’expression « corridor central » est employée. Quel rôle l’Arménie jouera-t-elle dans ce processus ? En réalité, l’Arménie peut tirer profit de ce corridor. Si elle agit avec sagesse, son économie sera revitalisée grâce à cet axe, car chaque camion qui l’emprunte traversera de fait la frontière arménienne. De nouvelles sources de revenus s’ouvriront, notamment grâce aux recettes logistiques, aux revenus du secteur des services et aux droits de douane, et attireront même de nouveaux investissements étrangers. »
Algun a toutefois reconnu : « Le poids du passé est si lourd que les Arméniens peinent à surmonter certaines émotions. Aujourd’hui encore, le discours politique en Arménie est marqué par le génocide, la perte du Karabakh et la perception de la Turquie comme notre ennemie. Naturellement, il semble difficile pour une société qui a grandi avec ce discours de soutenir la voie de l’unité. L’avenir nous le dira.»
En conclusion, Algun a souligné que la Route Trump « bénéficiera à la Turquie et à l’Azerbaïdjan. Selon moi, elle permettra non seulement d’améliorer les transports, mais aussi d’étendre notre influence géopolitique. Cela revêt une importance stratégique tant sur le plan économique que militaire. N’oublions pas non plus que les forces armées turques sont activement présentes en Azerbaïdjan. Si ce corridor s’ouvre, l’influence des forces armées turques à l’est du pays s’en trouvera renforcée. La Turquie joue donc un rôle clé dans ce contexte. Il nous suffit de savoir comment jouer nos cartes correctement. »

