Nikol Pachinian restera-t-il en fonction après les élections législatives du 7 juin ?
Par Harut Sassounian
Les Arméniens du monde entier suivent de près la campagne électorale législative en Arménie pour déterminer si le parti du Premier ministre Nikol Pachinian conservera sa majorité au Parlement, ce qui lui permettrait de rester en fonction pour cinq années supplémentaires.
Ces élections pourraient avoir deux conséquences majeures : l’une pour l’avenir de l’Arménie, l’autre pour Pachinian lui-même.
1) Conséquences pour l’Arménie
Compte tenu du bilan désastreux de Pachinian au cours des huit dernières années, de nombreux Arméniens craignent que, s’il reste au pouvoir, la survie même de l’Arménie ne soit menacée. Voici quelques-uns de ses principaux échecs :
a) La mauvaise gestion de la guerre de 2020 contre l’Azerbaïdjan, qui a entraîné la perte de la majeure partie de l’Artsakh et la mort de milliers de soldats arméniens ;
b) Le fait d’avoir permis à l’armée azerbaïdjanaise d’envahir et de continuer à occuper certaines parties du territoire de la République d’Arménie depuis 2021 et 2022 ;
c) La déclaration, en 2022, selon laquelle l’Artsakh fait partie de l’Azerbaïdjan, alors qu’il avait précédemment proclamé que « l’Artsakh, c’est l’Arménie, point final » ;
d) L’incapacité, en 2023, à empêcher le déplacement forcé de 120 000 Arméniens de l’Artsakh ;
e) Le fait de considérer la question de l’Artsakh comme close et de qualifier les réfugiés de l’Artsakh d’« évadés » ;
f) L’affirmation selon laquelle la cession de l’Artsakh aurait renforcé l’indépendance de l’Arménie ;
g) L’ingérence dans les affaires intérieures de l’Église apostolique arménienne, en violation de la Constitution, et l’emprisonnement de plusieurs hauts dignitaires ecclésiastiques ;
h) L’incapacité à obtenir la libération des détenus arméniens et des dirigeants de l’Artsakh retenus à Bakou ;
i) Le fait de se plier à maintes reprises aux exigences du président Ilham Aliyev réclamant des concessions sur des questions arméniennes majeures.
2) Conséquences pour Pachinian personnellement
L’avenir de Pachinian pourrait dépendre entièrement du résultat de ces élections. En raison de ses violations des lois et de la Constitution arméniennes, il pourrait faire face à une arrestation et à des poursuites s’il perd le pouvoir. C’est pourquoi il fera tout son possible — légalement ou par d’autres moyens — pour s’assurer la victoire lors des élections du 7 juin et éviter l’emprisonnement. Malgré un mécontentement généralisé, Pachinian pourrait néanmoins se maintenir au pouvoir, car les titulaires d’une charge bénéficient généralement des vastes ressources de l’État durant les campagnes électorales. De surcroît, grâce aux concessions qu’il a consenties, il a obtenu le soutien de l’Azerbaïdjan, de la Turquie, de l’Union européenne et des États-Unis. Ces derniers comprennent que, si les forces d’opposition l’emportaient, bon nombre des politiques et des concessions de Pachinian pourraient être remises en cause.
Néanmoins, la stature politique de Pachinian a chuté de manière spectaculaire. Son taux d’approbation, qui s’élevait à 82 % en 2018, est tombé à un peu plus de 10 % en 2026. Ce net déclin pourrait offrir aux partis d’opposition l’occasion d’accéder au pouvoir.
Toutefois, l’opposition se heurte à plusieurs obstacles sérieux.
Une opposition fragmentée
1) L’Arménie, malgré sa petite taille, compte un nombre stupéfiant de 123 partis politiques enregistrés ; beaucoup d’entre eux ne se composent guère plus que d’un fondateur et d’un cercle restreint de fidèles. Heureusement, tous ne participent pas aux élections du 7 juin. Néanmoins, 19 entités politiques se sont officiellement enregistrées : 17 partis distincts et 2 coalitions. Cette fragmentation profite au parti au pouvoir, car l’opposition se retrouve divisée entre de nombreux groupes concurrents.
Possibilités de coalition
Si les partis d’opposition recueillent collectivement un peu plus de 50 % des voix et parviennent à former une coalition au sein du Parlement, ils auront le pouvoir de désigner leur propre Premier ministre et d’évincer Pachinian de ses fonctions.
Le système électoral complexe de l’Arménie
Le système électoral arménien combine des éléments de représentation proportionnelle de type israélien, un mécanisme de stabilité inspiré du modèle allemand et des réformes post-soviétiques propres à l’Europe de l’Est.
En vertu de la législation actuelle :
1) Un parti politique doit recueillir au moins 4 % des voix pour faire son entrée au Parlement.
2) Les coalitions de deux ou trois partis doivent obtenir au moins 8 % des voix.
3) Les coalitions de plus de trois partis doivent obtenir au moins 10 % des voix.
Les suffrages exprimés en faveur des partis qui ne parviennent pas à franchir ces seuils sont redistribués proportionnellement entre les partis ayant réussi à se qualifier.
Le principal problème de l’opposition
L’aspect le plus controversé de ce système réside dans le fait que, si le parti de Pachinian obtient la plus grande part des suffrages, il recevra également une part significative des voix redistribuées provenant des partis d’opposition n’ayant pas atteint les seuils requis. Ironiquement, les électeurs votant contre Pachinian pourraient, sans le vouloir, contribuer à renforcer sa majorité parlementaire. C’est pourquoi de nombreux petits partis, n’ayant que peu de chances réalistes de franchir le seuil électoral, n’auraient pas dû se lancer dans la course. Ce faisant, ils risquent de disperser le vote anti-Pachinian et de profiter indirectement au parti au pouvoir.
Une garantie inhabituelle
Une particularité singulière du système électoral arménien réside dans l’obligation pour le Parlement de compter au moins trois partis politiques. Par conséquent, si un seul parti franchit le seuil requis, les deux partis suivants ayant obtenu les meilleurs résultats peuvent tout de même obtenir une représentation, même s’ils n’ont pas atteint la barre des 4 %. Dans un tel cas, ces partis supplémentaires se verraient attribuer collectivement un tiers des sièges parlementaires, indépendamment du nombre réel de voix qu’ils ont recueillies.
Ce que l’opposition doit entreprendre
Si les partis d’opposition souhaitent accroître leurs chances de succès, ils devraient s’attacher moins à convaincre les fidèles partisans de Pachinian de changer de camp. Bon nombre de soutiens au gouvernement bénéficient en effet d’emplois dans la fonction publique, de primes substantielles et de contrats privilégiés ; il est donc peu probable qu’ils fassent défection pour rejoindre le parti au pouvoir. Les groupes d’opposition devraient plutôt concentrer leurs efforts sur la mobilisation du grand nombre d’électeurs inscrits qui déclarent, à l’heure actuelle, ne pas avoir l’intention de voter.
Si les forces d’opposition parviennent à décrocher une majorité parlementaire, l’une de leurs premières priorités devra consister à réformer la législation électorale arménienne et à remplacer le système actuel par une structure de vote plus classique, semblable à celles en vigueur dans de nombreux autres pays.
Dans l’intervalle, tout électeur arménien inscrit sur les listes électorales se doit de participer aux élections du 7 juin, afin de ne pas laisser l’avenir du pays entre les mains d’autrui.
Les citoyens arméniens résidant à l’étranger et conservant leur droit de vote devraient, eux aussi, tout mettre en œuvre pour se rendre en Arménie et y déposer leur bulletin dans l’urne. Ceux qui se trouvent dans l’impossibilité de voyager sont invités à encourager leurs proches et amis restés en Arménie à aller voter le 7 juin.

