L’Azerbaïdjan prend parti pour Pachinian et s’oppose aux nationalistes arméniens
Par Harut Sassounian
Les gouvernements de l’Azerbaïdjan et de la Turquie, ainsi que leurs médias, suivent de près et réagissent de manière critique aux événements et aux articles publiés en Arménie et au sein de la diaspora. Au fil des ans, nombre de mes chroniques hebdomadaires ont été traduites et reprises par des journaux et des sites web azerbaïdjanais et turcs.
L’exemple le plus récent est un article de Haroutioun Aga-Sarkisian, originaire d’Atlanta (Géorgie), publié le 29 septembre sur un site d’information arménien. M. Aga-Sarkisian préside le Conseil pan-arménien pour la défense de l’Église arménienne et a fondé l’antenne locale du Comité national arménien d’Amérique (ANCA). Intitulé « La nouvelle ligne de fracture de Pachinian au sein de la jeunesse de la diaspora », l’article critiquait le Premier ministre Nikol Pachinian pour avoir rencontré un petit groupe d’étudiants arméniens-américains à New York, le 24 septembre. Pachinian souhaitait présenter à ces étudiants son concept controversé de « l’Arménie réelle ».
Le 30 septembre, le site d’information azerbaïdjanais 1news.az a réagi en critiquant M. Aga-Sarkisian et en défendant la politique de Pachinian, pourtant préjudiciable aux intérêts nationaux arméniens. L’article, signé Farida Baghirova, s’intitulait : « Prisonnière d’un fantôme épuisant : comment le revanchisme compromet l’avenir de l’Arménie ».
Mme Baghirova écrivait : « Ces dernières années, le discours politique arménien est devenu de plus en plus l’otage d’une tendance dangereuse : le radicalisme et le revanchisme s’imposent comme la pierre angulaire de la vie publique. Les moteurs de cette dynamique destructrice ne sont pas seulement des forces radicales à l’intérieur du pays, mais aussi une partie de la diaspora arménienne à l’étranger. »
Mme Baghirova s’en est ensuite prise à l’Église apostolique arménienne : « Etchmiadzin et les cercles de la diaspora qui y sont liés demeurent l’un des principaux vecteurs de la rhétorique revancharde. Ce réseau d’influence imbriqué a permis aux radicaux d’imposer leur agenda à Erevan pendant des décennies. Pour eux, l’Arménie n’était pas un lieu de vie confronté à des problèmes socio-économiques, mais un tremplin pour satisfaire leurs ambitions politiques. » Baghirova a ensuite défendu le concept de « Vraie Arménie » prôné par Pachinian, ajoutant : « Pachinian brise l’illusion selon laquelle les lobbyistes à l’étranger auraient le droit de sacrifier la sécurité des citoyens arméniens au nom de leurs propres dogmes idéologiques. »
Revenant à ses critiques contre l’Église arménienne, Baghirova a écrit : « Des processus similaires sont à l’œuvre au sein de l’Église arménienne qui, au lieu de prêcher la paix, se transforme en quartier général de la résistance idéologique contre toute avancée vers une paix définitive dans la région. Le revanchisme n’est plus une simple querelle sur le passé ; c’est un modèle politique qui exige la “présence constante d’un ennemi”, un retour obsessionnel sur les “pertes” subies et le refus d’accepter la nouvelle réalité. Si l’on souhaite continuer à vivre selon cette logique en Arménie, libre à chacun. L’Azerbaïdjan a exprimé sa position avec la plus grande clarté : paix, stabilité et développement. La société arménienne devra affronter seule ses propres fantômes politiques. »
Plusieurs sites web azerbaïdjanais s’en prennent régulièrement à l’opposition arménienne, tant en Arménie que dans la diaspora. Ces articles sont bien documentés et rédigés en plusieurs langues, notamment dans un anglais irréprochable. Il est évident que ces sites disposent de financements solides et que les analystes qui les alimentent sont grassement rémunérés par le gouvernement azerbaïdjanais.
Dans leur empressement à attaquer les opposants à Pachinian, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de l’Arménie, les médias et les responsables gouvernementaux azerbaïdjanais ne semblent pas réaliser qu’ils mettent en évidence le soutien de l’Azerbaïdjan à la politique du Premier ministre. Lorsque votre ennemi prend parti pour votre propre gouvernement, il y a de quoi se montrer méfiant. Ces dernières années, Pachinian a tout mis en œuvre pour s’aligner sur les volontés de l’Azerbaïdjan et de la Turquie. Il a multiplié les concessions et continue de le faire. Il a livré l’Artsakh à l’Azerbaïdjan et cédé des portions du territoire de la République d’Arménie, tout en s’aliénant les citoyens arméniens et les membres de la diaspora. Naturellement, l’Azerbaïdjan et la Turquie se félicitent de son attitude. Comme le dit l’adage : « L’ennemi intérieur est bien plus dangereux que l’ennemi extérieur. » La pire crainte de l’Azerbaïdjan et de la Turquie est que Pachinian soit remplacé par un dirigeant arménien patriote qui défendra les intérêts de la nation.
Le discours incessant de l’Azerbaïdjan se présentant comme une nation éprise de paix est contredit par le refus du président Ilham Aliyev de signer le « traité de paix » négocié, alors même qu’il a affirmé avoir dicté à Pachinian les 17 articles de l’accord.
Aliyev profère des menaces constantes, avertissant que l’Azerbaïdjan attaquera l’Arménie si celle-ci n’accepte pas toutes les exigences azerbaïdjanaises. Il qualifie les dirigeants arméniens de « criminels de guerre devant recevoir le châtiment qu’ils méritent », tout en refusant de libérer les responsables de l’Artsakh emprisonnés et jugés à Bakou. Récemment, Aliyev a même évoqué la construction d’« un troisième arc de triomphe… au centre d’Erevan, aujourd’hui même ».
Parallèlement, Pachinian ne cesse de clamer qu’il a apporté la paix à l’Arménie. Or, la paix ne peut être unilatérale. La paix ne saurait exister lorsque l’ennemi brandit un yatagan au-dessus de votre tête, menaçant de vous la trancher.

