Le déni de génocide par Erdogan attire l’attention Sur les crimes de masse turcs (Deuxième et dernière partie)
Par Harut Sassounian
TheCaliforniaCourier.com
La semaine dernière, j’ai dénoncé les propos totalement mensongers du président turc Recep Tayyip Erdogan : « Notre histoire ne comporte ni génocide, ni massacres, ni oppression, ni colonialisme. Tout au long de nos milliers d’années d’histoire glorieuse, il n’y a eu que justice et compassion. »
Pour contrer les mensonges d’Erdogan, j’ai présenté la première partie de la liste des crimes commis par l’Empire ottoman et la République de Turquie, établie par l’Institut hellénique de recherche canadien.
Voici la deuxième et dernière liste des crimes turcs :
Réfutation de l’affirmation « Pas de colonialisme » : Colonisation et occupations modernes
L’affirmation d’Erdoğan selon laquelle l’histoire de la Turquie est « exempte de colonialisme » est formellement contredite par le fait que les empires seldjoukide et ottoman ont tous deux été fondés sur la conquête territoriale, l’assujettissement et une occupation coloniale de longue durée. De plus, la République turque moderne continue de mettre en œuvre des politiques d’occupation militaire, d’expropriation des ressources, de manipulation démographique et de projets de colonisation étatiques au-delà de ses frontières :
— Occupation illégale et colonialisme de peuplement à Chypre du Nord (1974-Aujourd’hui)
Suite à son invasion militaire de Chypre en 1974, Ankara a instauré une partition de facto de l’île qui dure depuis six décennies. Le gouvernement turc a mené une campagne agressive de manipulation démographique, forçant 170 000 à 200 000 Chypriotes grecs autochtones à quitter leurs foyers ancestraux du nord. Pour modifier durablement le territoire, la Turquie a initié un transfert de population orchestré par l’État, important des dizaines de milliers de colons turcs continentaux en violation des Conventions de Genève.
— Néocolonialisme dans le nord de la Syrie (2016-Aujourd’hui)
Durant la guerre civile syrienne, l’armée turque a lancé des opérations successives pour occuper une zone tampon de 30 kilomètres de profondeur dans le nord de la Syrie – un cas d’école d’occupation militaire transformatrice aux caractéristiques néocoloniales marquées. Au cœur de cette stratégie se trouve un processus systématique d’effacement administratif et culturel, par lequel la Turquie a placé les secteurs syriens de la santé, de l’éducation et de la justice sous le contrôle bureaucratique direct du gouvernorat de Hatay, situé en Turquie. Sous cette autorité centralisée, les programmes scolaires ont été imposés au turc, la livre turque a été introduite comme monnaie principale et les noms de rues et les fêtes culturelles kurdes autochtones ont été strictement interdits.
Intervention militaire au Haut-Karabakh (2020-2023)
Les ambitions régionales contemporaines de la Turquie ont profondément redessiné la carte du Caucase du Sud, la Turquie utilisant la force militaire moderne pour modifier directement la démographie locale. Lors de la guerre du Haut-Karabakh en 2020, la Turquie a apporté un soutien militaire, logistique et de renseignement décisif et direct à l’Azerbaïdjan. De hauts gradés de l’armée turque ont dirigé la planification opérationnelle tandis que des drones sophistiqués étaient déployés pour anéantir les défenses arméniennes. La victoire militaire qui s’en est suivie pour Bakou a mis fin à trois décennies d’impasse, ouvrant la voie à l’exode total et au nettoyage ethnique d’environ 120 000 Arméniens autochtones du Haut-Karabakh en 2023.
Bombardements d’infrastructures kurdes en Syrie et en Irak (2023)
Octobre 2023 : Ankara a lancé une campagne intense et dévastatrice de frappes aériennes et de drones contre les régions kurdes de Syrie et d’Irak, endommageant des infrastructures humanitaires vitales, notamment des stations de pompage d’eau, des centrales électriques, des raffineries de pétrole et des installations de gaz domestique. Soulignant l’ampleur de l’offensive, les organisations de défense des droits humains ont recensé plus de 1 000 frappes aériennes menées en Irak d’ici mi-2024.
– Silence légalisé – Article 301 du Code pénal turc
La reconnaissance du génocide arménien est interdite par le système judiciaire turc. Le principal instrument juridique utilisé pour punir les dissidents, les journalistes et les universitaires qui tentent d’évoquer ces atrocités historiques est l’article 301 du Code pénal turc.
L’article 301 érige en infraction le fait d’« insulter publiquement la nation turque, l’État de la République de Turquie ou la Grande Assemblée nationale de Turquie ». Toute personne reconnue coupable en vertu de cette loi encourt une peine d’emprisonnement de six mois à deux ans. Cette loi est utilisée de manière abusive pour cibler les individus qui emploient publiquement le terme « génocide » ou publient des ouvrages détaillant les massacres de minorités. Des intellectuels de renom, dont le prix Nobel Orhan Pamuk, ont été poursuivis en vertu de cette loi pour avoir évoqué les massacres d’Arméniens et de Kurdes. De même, le militant pacifiste Yannis Vasilis Yaylali a été emprisonné pendant deux ans pour avoir commémoré les victimes des génocides arménien et grec.
Le danger de ce ciblage judiciaire orchestré par l’État a été pleinement mis en lumière par l’affaire emblématique de Hrant Dink, journaliste turco-arménien de premier plan. Dink a été poursuivi et condamné à plusieurs reprises en vertu de l’article 301 pour ses écrits sur le génocide arménien. La campagne judiciaire publique menée par l’État l’a dépeint comme un traître, créant un climat intérieur hostile qui a fini par conduire à son assassinat par un ultranationaliste en 2007. Bien que la loi ait été modifiée en 2008 pour exiger une autorisation explicite du ministère de la Justice avant toute poursuite, elle demeure un puissant instrument de censure étatique, imposant de fait une version de l’histoire cautionnée par l’État par le biais de la peur.
— Le danger de la supériorité morale et du moralisme sélectif d’Erdogan
En affirmant que le passé de la Turquie ne recèle « que justice et compassion », Erdogan efface de fait le traumatisme générationnel et le vécu des millions de membres de minorités autochtones systématiquement déracinés de Thrace orientale, d’Anatolie, du haut-plateau arménien, de Chypre et du Levant.
— Conclusion
Les affirmations péremptoires d’une perfection historique relèvent de l’opportunisme politique et non de la réalité historique. La transition du pouvoir entre la fin de l’Empire ottoman et la République de Turquie a laissé un héritage indéniablement complexe et marqué par de profondes blessures ; cet héritage exige de la transparence, un accès libre aux archives et le courage d’affronter honnêtement les chapitres sombres du passé. Pour guérir véritablement ces blessures systémiques, la Turquie devrait mettre en œuvre un processus de vérité et de réconciliation. Un tel cadre permettrait à l’État de faire face aux injustices qu’il a lui-même perpétrées par le passé, grâce à des témoignages publics, une éducation rigoureuse et une reconnaissance officielle des responsabilités, démontrant ainsi que la véritable justice et la crédibilité internationale ne peuvent se bâtir sur un silence imposé par l’État. Pour que la Turquie accède à un véritable leadership moral sur la scène mondiale, elle doit abandonner sa rhétorique politique défensive et témoigner, envers la mémoire des victimes de sa propre histoire, de la même compassion que celle qu’elle réclame pour les victimes à l’étranger.

