Partie 2 : La persécution des minorités en Turquie (1930-1941)
Par Harut Sassounian
Voici la deuxième partie d’un article en trois parties sur la persécution et la violation systématique des droits humains des Arméniens, des Assyriens, des Grecs et des Juifs en Turquie entre 1930 et 1941, telles que documentées par l’historienne turque Ayse Hur :
— 18 septembre 1930 : Le ministre de la Justice, Mahmut Esat Bozkurt, a prononcé sa célèbre maxime : « Mon opinion, ma conviction est que ce pays est turc. Ceux qui ne sont pas de purs Turcs n’ont qu’un seul droit sur le territoire turc : celui d’être des serviteurs, des esclaves. »
— Octobre 1930 : Lors des élections municipales, alors que le Parti républicain libre (SCF), nouvellement formé, comptait six Grecs, quatre Arméniens et trois Juifs sur sa liste, le Parti républicain du peuple (CHP), au pouvoir, a lancé une féroce campagne anti-non-musulmans. Le parti a été contraint de se dissoudre 99 jours après sa création, mais le ressentiment envers les non-musulmans n’a pas cessé.
— 11 juin 1932 : La loi sur les arts et services réservés aux citoyens turcs a été promulguée, interdisant aux étrangers d’exercer certaines professions. Elle a particulièrement touché les citoyens grecs exerçant des professions libérales, des petits commerces et des vendeurs ambulants.
— Novembre 1932 : Chaque Juif d’Izmir a été contraint de signer un engagement promettant d’adopter la culture turque et de parler la langue turque. Les Juifs de Bursa, Kırklareli, Edirne, Adana, Diyarbakır et Ankara ont suivi le mouvement.
— 1933 : Le Patriarcat syriaque de Mardin, en Turquie, incapable de résister aux pressions, ouvertes et cachées, a déménagé temporairement de Mardin à Homs, en Syrie, « conformément aux souhaits de la communauté » et « en raison d’une nécessité perçue ». Cependant, il n’a pas été possible pour lui de revenir depuis.
— 14 juin 1934 : Suite à la loi sur le peuplement, qui divisait le pays en trois groupes : « ceux de culture turque qui parlent turc » (les vrais Turcs), « ceux de culture turque qui ne parlent pas turc » (les Kurdes) et « ceux qui ne sont pas de culture turque et qui ne parlent pas turc » (les non-musulmans et autres). Les Grecs et les Arméniens de diverses régions d’Anatolie furent déportés vers des régions jugées appropriées.
— 21 juin et 4 juillet 1934 : Des foules, incitées par des écrits antisémites et racistes, attaquèrent des Juifs à Çanakkale, Gelibolu, Edirne, Kırklareli, Lüleburgaz et Babaeski. Au cours de ces événements, des maisons et des magasins juifs furent pillés, des femmes violées et un rabbin assassiné. À la suite de ces événements, apparemment organisés par la branche de Thrace du CHF (renommé plus tard CHP, Parti républicain du peuple), 15 000 Juifs furent contraints de fuir vers d’autres villes et pays, abandonnant leurs biens. Selon un rapport préparé par le CHF, sur les 13 000 Juifs vivant en Thrace et à Çanakkale, 3 000 avaient émigré à Istanbul, et beaucoup avaient perdu leurs biens lors des pillages et vendu leurs propriétés à des prix dérisoires.
— 24 juillet 1937 : Selon une publicité parue dans le journal Cumhuriyet, l’une des conditions d’admission à l’École militaire vétérinaire d’Ankara était d’être « d’origine turque ».
— Août 1938 : Le gouvernement publia le décret n° 2/9498, stipulant que « les Juifs, quelle que soit leur religion actuelle, qui sont victimes d’oppression en matière de vie et de déplacement sur le territoire de l’État dont ils sont ressortissants, sont interdits d’entrée et de séjour en Turquie ». Vingt-six employés juifs de la seule agence de presse officielle du pays, l’Agence Anadolu, furent licenciés. Une explosion d’articles et de caricatures parut dans les journaux et les magazines, accusant généralement les minorités, et plus particulièrement les Juifs, des malheurs du pays.
— 1938-1939 : Les non-musulmans vivant dans les zones rurales d’Anatolie furent déplacés vers de grands centres urbains au motif qu’ils représenteraient une menace pour la sécurité nationale en raison de la guerre imminente. Ceux qui ne pouvaient s’adapter aux conditions de vie des grandes villes furent contraints d’émigrer.
— Juillet 1939 : Lors de l’annexion du Hatay (İskenderun) par la Turquie, les Arméniens de la région émigrèrent en Syrie en raison des persécutions.
— 8 août 1939 : Le navire Parita, transportant 860 réfugiés juifs venus de différentes régions d’Europe et se dirigeant vers la Palestine, fut contraint de se réfugier à Izmir en raison de problèmes rencontrés en cours de route. Malgré les cris des passagers : « Tuez-nous, mais ne nous renvoyez pas ! », le navire fut escorté hors du port le 14 août par deux vedettes de police. Alors que le navire quittait le port, le journal Ulus, proche du CHP, titra : « Les Juifs errants ont quitté Izmir ».
— 28 décembre 1939 : Apprenant le terrible tremblement de terre d’Erzincan qui fit des dizaines de milliers de victimes, les communautés juives de Tel Aviv, Haïfa, Buenos Aires, New York, Genève, Le Caire et Alexandrie collectèrent de l’argent et des vêtements et les envoyèrent en Turquie. Cependant, des articles et des caricatures se moquant de ce geste de solidarité juive et suggérant des intentions malveillantes parurent dans les journaux.
— 12 décembre 1940 : Le Salvador, surnommé le « cercueil flottant » (un bateau prévu pour 40 personnes), arrive à Istanbul en provenance du port de Constanța, en Roumanie, avec à son bord 342 réfugiés juifs. Bien qu’il soit évident que le navire n’est pas en état de naviguer, les autorités turques l’obligent à poursuivre son voyage. Le résultat est tragique : le 13 décembre, pris dans une violente tempête au large de Silivri, le naufrage du Salvador fait 219 morts.
— 22 avril 1941 : 12 000 hommes non musulmans sont envoyés par les gendarmes dans des camps infestés de moustiques et de paludisme, marqués par l’humidité, la boue, une chaleur extrême et de graves pénuries d’eau, et dépourvus d’infrastructures adéquates. Les cris des sergents et des officiers, leur intimant d’« oublier Istanbul ! », restent gravés dans la mémoire de toutes les minorités qui ont vécu cette période. Ces « soldats », connus sous le nom de 20e réserve, sont contraints de travailler dans des bataillons de travaux forcés, notamment à la construction de tunnels à Zonguldak, à l’aménagement du parc Gençlik à Ankara, au concassage de pierres et à la construction de routes dans les provinces d’Afyon, Karabük, Konya et Kütahya. Ils ne seront libérés que le 27 juillet 1942.
(Partie 2 sur 3)

