Pashinyan plaisante avec Poutine au Kremlin : « L’Arménie a trop de démocratie »
Par Harut Sassounian
Une conversation inhabituelle a eu lieu entre le président russe Vladimir Poutine et le Premier ministre arménien Nikol Pashinyan au Kremlin, à Moscou, le 1er avril.
Cette réunion, d’une durée de 23 minutes, a été filmée et rendue publique, y compris les remarques formulées par les deux parties. Chose étrange, au cours de la réunion, Pashinyan portait à sa boutonnière la carte, de couleur rouge, de ce qu’il appelle l’« Arménie réelle ». Aucun autre dirigeant sensé ne porterait la carte de son pays à sa boutonnière lors d’une réunion officielle.
Voici la déclaration la plus frappante que Pashinyan a faite à Poutine : « L’Arménie est un pays démocratique… Nous avons des citoyens qui estiment qu’il y a trop de démocratie en Arménie… Par exemple, nos réseaux sociaux sont 100 % libres. Il n’y a absolument aucune restriction, et de nombreux citoyens pensent que c’est excessif… » Pashinyan a eu l’audace de présenter son régime autoritaire en Arménie comme étant excessivement démocratique.
Je me réjouis que la vidéo de cette réunion ait été divulguée, afin que le public puisse savoir ce qui y a été discuté. Après les entretiens officiels, les deux dirigeants ont poursuivi leurs discussions en format restreint, autour d’un petit-déjeuner de travail.
Le président Poutine a ouvert la réunion publique en commentant les prochaines élections législatives en Arménie. Il a fait observer que les « processus politiques internes en Arménie prennent de l’ampleur ». Toutefois, cette « escalade… ne doit en aucun cas nuire aux relations entre la Russie et l’Arménie ».
Poutine a averti qu’« il est impossible pour l’Arménie d’être simultanément membre de l’Union économique eurasiatique (UEE) — centrée sur la Russie — et du cadre douanier de l’Union européenne ». Il a laissé entendre que si l’Arménie poursuivait ses relations économiques avec l’Union européenne, elle ne serait plus en mesure d’exporter vers les pays de l’UEE — y compris la Russie — des produits représentant des milliards de dollars, ce qui entraînerait l’effondrement de l’économie arménienne. Poutine a souligné que « les exportations de l’Arménie vers les pays de l’UEE ont décuplé ces dernières années ».
Dans sa réponse, Pashinyan a déclaré que l’Arménie maintiendrait ces deux canaux commerciaux pour le moment, jusqu’à ce qu’elle soit contrainte de faire un choix. Ni Poutine ni Pachinian n’avaient de raison valable d’aborder cette question à l’heure actuelle, étant donné que l’Arménie est encore à des décennies de remplir les conditions requises pour adhérer à l’Union européenne.
Dans un autre message ferme adressé à Pachinian, Poutine lui a rappelé que, alors même que « le prix du gaz en Europe dépasse les 600 dollars pour 1 000 mètres cubes, la Russie le vend à l’Arménie pour 177,5 dollars les 1 000 mètres cubes. Le fossé est immense, la différence est considérable. » Si la Russie venait à augmenter le prix du gaz pour l’Arménie, la production de biens du pays serait paralysée et la population serait confrontée à de graves épreuves durant les mois d’hiver.
De manière surprenante, Poutine a ensuite évoqué ce qu’il a qualifié de « question la plus sensible » : le Karabakh. Je suis certain que le président Aliyev n’a guère apprécié que le Karabakh soit décrit comme « la question la plus sensible », puisque lui-même, tout comme Pachinian, considère que le dossier du Karabakh est clos. Poutine est ensuite revenu, de manière superflue, sur la suspension de l’adhésion de l’Arménie à l’Organisation du Traité de sécurité collective (OTSC), affirmant que l’OTSC ne pouvait intervenir dans le conflit du Karabakh après que Pachinian, en 2022, a reconnu ce territoire comme faisant partie de l’Azerbaïdjan. S’en est suivie une série d’allégations erronées de part et d’autre. Poutine a eu tort d’établir un lien entre le manque d’implication de l’OTSC dans la défense du Karabakh et la capitulation de Pachinian en 2022. Par le passé, lorsque la question de la non-intervention de l’OTSC dans la guerre du Karabakh avait été soulevée, Poutine avait expliqué à juste titre que l’OTSC ne pouvait défendre le Karabakh, ce territoire ne faisant pas partie de la République d’Arménie. Ce que Pachinian aurait dû demander, c’est ceci : pourquoi l’OTSC a-t-elle failli à intervenir lorsque les troupes azerbaïdjanaises ont envahi le territoire de la République d’Arménie en 2021 et 2022, alors même que l’OTSC avait pour mandat de défendre son membre — l’Arménie — contre toute agression ?
Dans sa réponse, Pachinian a reproché à tort à la Russie d’avoir reconnu le Karabakh comme faisant partie de l’Azerbaïdjan avant qu’il ne le fasse lui-même. Cet argument ne saurait justifier la reconnaissance par Pachinian de l’appartenance du Karabakh à l’Azerbaïdjan, étant donné qu’aucun pays au monde — y compris la Russie — n’avait reconnu le Karabakh comme faisant partie de l’Arménie. L’Arménie elle-même n’avait pas reconnu le Karabakh comme partie intégrante de son propre territoire. Par ailleurs, pourquoi Pachinian a-t-il fondé sa décision concernant le Karabakh sur la position de la Russie ?
Poutine est ensuite revenu sur le thème des prochaines élections en Arménie, mettant en garde contre le risque que les questions du Karabakh et de l’OTSC ne se retrouvent « mêlées au processus politique interne, en particulier durant une campagne électorale ». Poutine a poursuivi en rappelant à Pachinian que plus de deux millions d’Arméniens vivent en Russie, suggérant peut-être implicitement que, si les relations entre les deux pays venaient à se dégrader, ce grand nombre d’Arméniens — ayant immigré en Russie au cours des dernières années — pourrait se voir contraint de retourner en Arménie.
Poutine a alors adressé à Pachinian une requête qui peut être interprétée comme une tentative de la part de la Russie d’ingérer dans la politique intérieure de l’Arménie. Voici ce que Poutine a déclaré : « Il existe de nombreuses forces politiques orientées vers la Russie… Nous souhaiterions vivement que tous ces partis politiques et militants puissent prendre part au processus politique interne lors des élections [en Arménie]. Certains, je le sais, sont incarcérés, bien qu’ils détiennent un passeport russe. C’est là votre décision ; nous n’intervenons pas. Toutefois, nous aimerions qu’ils soient en mesure, à tout le moins, de participer à ce processus politique interne. »
Cela a donné l’occasion à Pachinian de faire observer à Poutine que la Constitution arménienne interdit aux candidats ne possédant pas la seule citoyenneté arménienne de briguer de hautes fonctions en Arménie.
En prodiguant de vifs éloges à l’égard de Poutine, Pachinian avait peut-être pour objectif de le convaincre qu’il ne campait pas exclusivement dans le camp occidental, cherchant ainsi à atténuer l’hostilité de la Russie à son égard en vue des prochaines élections et à minimiser le soutien de celle-ci à l’opposition.
J’ignore si Pachinian est parvenu à atteindre cet objectif, mais, de retour en Arménie, il a déclaré aux médias que sa rencontre avec Poutine avait été « très fructueuse ». Toutefois, nous ignorons ce que lui et Poutine ont évoqué au cours de leur repas privé, tenu à huis clos. Quoi qu’il en soit, la ruse seule ne peut mener un homme politique que jusqu’à un certain point ; elle ne saurait compenser l’incompétence !

