Quand la Patrie s’effondre, Tous les Arméniens doivent venir à son secours
Par Harut Sassounian
Ces dernières années, divers plumitifs à la solde de l’Azerbaïdjan ont publié des dizaines de commentaires critiquant la position intransigeante de la diaspora arménienne à l’égard de l’Azerbaïdjan et de la Turquie. Nombre de ces « écrivains » sont grassement rémunérés par l’Azerbaïdjan. La plupart de ces articles ont paru dans divers journaux israéliens. Malheureusement, je ne peux pas répondre à chacun d’entre eux ; sinon, je ne ferais que cela chaque semaine.
Faisant une exception, j’ai décidé de répondre à un article écrit en turc par Tugce Tecimer, intitulé « Les intérêts contradictoires de la diaspora et du gouvernement arménien : l’exemple de l’ANCA », publié sur le site web du « Centre d’études eurasiennes » de l’Université d’Ankara. Si je lui réponds, c’est que, contrairement aux autres « écrivains » anti-arméniens, pleins de haine, elle n’a pas utilisé de propos injurieux.
Tecimer est rédactrice en chef du Centre d’études arméniennes. Fait intéressant, sur sa page LinkedIn, elle indique avoir une « maîtrise professionnelle » de l’arménien, une « compétence élémentaire » en russe et parler anglais. Elle a obtenu un doctorat en histoire à l’Université d’Istanbul et un diplôme en « langue et culture arméniennes » à l’Université d’Ankara. Ces dernières années, les universités turques ont invité des professeurs d’Arménie à enseigner l’arménien aux étudiants turcs. On peut deviner pourquoi.
Tecimer commence son article en déclarant : « L’ANCA (Comité national arménien d’Amérique) opère depuis de nombreuses années comme l’une des organisations de lobbying les plus influentes, prétendant défendre les intérêts de la diaspora arménienne et, indirectement, de l’Arménie aux États-Unis. » Elle poursuit en présentant son argument principal : « Cependant, l’un des problèmes structurels fréquemment rencontrés par les groupes d’intérêt de la diaspora comme l’ANCA est l’incompatibilité entre les priorités matérielles et politiques des organisations de la diaspora et la ligne politique de l’État d’origine et les intérêts stratégiques du pays [les États-Unis] dont ils sont citoyens. L’exemple de l’ANCA démontre une fois de plus la tension engendrée par ce dilemme. »
Je vais tenter de démontrer qu’il s’agit d’un faux argument. J’ai été la cible de commentaires similaires de la part de certains Arméniens pro-Pashinyan qui sont en désaccord avec mes critiques du Premier ministre. Au lieu de présenter des contre-arguments, les défenseurs de Pashinyan lancent des attaques personnelles sans fondement au lieu de tenter de répondre à mes critiques. On m’accuse à tort de :
1) Soutenir les anciens dirigeants arméniens ;
2) Être pro-russe ou d’être payé par le KGB ;
3) Ne pas avoir le droit de critiquer le gouvernement puisque je ne vis pas en Arménie.
Naturellement, ce sont des arguments fallacieux.
1) J’ai toujours été un fervent critique de tous les dirigeants, passés et présents. Plus important encore, j’ai exprimé mes critiques avec audace, en face des dirigeants, au Palais présidentiel, et non en me cachant derrière un clavier d’ordinateur, comme certains le font. La plupart de mes détracteurs n’ont pas osé ouvrir la bouche lorsque ces dirigeants étaient au pouvoir, de peur de perdre leur emploi ou pire.
2) Évidemment, je ne suis ni pro-russe ni agent du KGB. Ceux qui profèrent de telles calomnies insinuent que seuls les agents du KGB sont anti-Pashinyan. Un proverbe arménien décrit parfaitement cette situation : « Les insultes témoignent d’un manque de preuves. »
3) À ceux qui disent que je n’ai pas le droit de critiquer Pashinyan parce que je vis dans la diaspora, je réponds :
a) Vous essayez de faire taire mes critiques à l’égard de Pashinyan non pas parce que je vis dans la diaspora, mais parce que vous n’aimez pas ce que je dis. Si je défendais Pashinyan, vous ne me diriez jamais que je n’ai pas le droit d’exprimer mon opinion.
b) L’Arménie est la patrie de tous les Arméniens du monde entier. Personne n’a le droit d’interdire à un autre Arménien de parler de sa patrie, quel que soit son lieu de résidence.
c) En tant qu’être humain et journaliste, j’ai le droit de m’exprimer librement. Personne ne peut me faire taire simplement parce qu’il n’est pas d’accord avec moi.
d) Pourquoi est-il acceptable de commenter les événements qui se déroulent dans de nombreux autres pays, mais lorsqu’il s’agit de l’Arménie – notre patrie – on nous demande de garder le silence ?
e) Je possède la double nationalité arménienne et américaine ; j’ai donc pleinement le droit de commenter les événements qui se déroulent dans le pays dont je suis citoyen.
f) À ceux qui disent qu’il est antipatriotique de critiquer le gouvernement arménien, je réponds qu’au contraire, lorsque l’on voit que sa patrie est au bord de l’effondrement, c’est précisément le silence qui est antipatriotique. g) La plupart des partisans de Pachinian ne font pas la distinction entre la critique du gouvernement de Pachinian et celle de l’État arménien.
Pour en revenir à l’article de la chercheuse turque Tecimer, elle a tort d’affirmer que l’ANCA ne devrait critiquer ni le gouvernement arménien ni le gouvernement américain. Lorsqu’on constate que la patrie s’engage dans une mauvaise voie, suggère-t-elle que nous fermions les yeux et ignorions ce qui se passe ?
Comment l’ANCA pourrait-elle rester sans réaction face à ce qui se passe en Arménie ? Le dirigeant actuel de l’Arménie mène des politiques qui ne servent pas les intérêts du pays ; devons-nous pour autant les suivre aveuglément et les applaudir, ou devons-nous tout faire pour sauver la nation ?
Il est compréhensible que ceux qui contestent les politiques du gouvernement subissent des conséquences, telles que la perte de leur emploi, le mépris public, des accusations de manque de patriotisme, voire l’arrestation et l’emprisonnement. Mais c’est le prix à payer pour inverser les politiques désastreuses du pays.
Il est ironique que Tecimer juge inacceptable que l’ANCA critique Israël pour avoir armé l’Azerbaïdjan, sous prétexte que les États-Unis soutiennent Israël. Or, Tecimer fait exactement ce qu’elle reproche à l’ANCA. Puisque le président Erdogan critique sévèrement Israël, elle devrait suivre son propre conseil et ne pas s’opposer aux politiques de son gouvernement.

