Qu’est-il advenu de la reconnaissance du génocide arménien par Israël ? Fait avéré ou simple rumeur ?
Par Harut Sassounian
TheCaliforniaCourier.com
Dans notre vie quotidienne, nous sommes submergés par une telle quantité de désinformation qu’il devient presque impossible de distinguer le vrai du faux. Pour les journalistes, le défi est encore plus grand. Si le citoyen lambda peut relayer des rumeurs infondées à son entourage, les médias de masse portent une responsabilité bien plus lourde : ne pas vérifier les faits en amont risque de propager de fausses informations auprès de milliers, voire de millions de personnes.
L’annonce faite le mois dernier par le ministre israélien des Affaires étrangères concernant la reconnaissance du génocide arménien par son gouvernement illustre parfaitement comment une information avérée peut se transformer en rumeur. La nouvelle s’est propagée comme une traînée de poudre dans les médias internationaux. Les commentaires et analyses ont foisonné, s’interrogeant sur les motivations d’Israël après des décennies de refus.
Peu après l’annonce du ministre israélien, le gouvernement a approuvé à l’unanimité la reconnaissance du génocide arménien et a décidé de soumettre le texte à la Knesset pour une approbation finale.
Sans surprise, le gouvernement turc a vivement dénoncé cette décision, l’accusant de vouloir détourner l’attention internationale des atrocités commises à Gaza. Ironie du sort, cette accusation émanait du gouvernement turc lui-même, qui, depuis plus d’un siècle, déploie des efforts considérables pour occulter les génocides arménien, assyrien et grec.
Le gouvernement azerbaïdjanais — lui-même responsable de plusieurs massacres d’Arméniens — a emboîté le pas à la Turquie en niant le génocide arménien. Comme le dit l’adage, « qui se ressemble s’assemble ». Les responsables azerbaïdjanais ont exprimé leur désaccord en rappelant aux dirigeants israéliens les milliards de dollars d’armement qu’ils avaient achetés et la part importante de leurs exportations de pétrole vendue à Israël en contrepartie. Ni l’Azerbaïdjan ni son allié, la Turquie — qui sert de voie de transit pour les exportations de pétrole azerbaïdjanais vers Israël — ne reconnaissent leur propre rôle dans l’alimentation de la machine de guerre israélienne.
Les objections soulevées par l’Azerbaïdjan et la Turquie ont alimenté une rumeur infondée selon laquelle le gouvernement israélien aurait renoncé à examiner la question du génocide arménien à la Knesset, alors même qu’Israël n’avait fait aucune déclaration officielle en ce sens.
En réalité, l’ordre du jour de la Knesset était saturé de dossiers majeurs durant les derniers jours de la session, ne laissant aucun temps pour aborder la question du génocide arménien. La Knesset a suspendu ses travaux vendredi dernier et ne se réunira de nouveau qu’en octobre, date prévue pour les prochaines élections. Reste à savoir si la prochaine Knesset se saisira de la question.
Bien que la décision d’Israël de reconnaître le génocide arménien n’ait pas visé à s’attirer les faveurs du gouvernement arménien, la réaction dédaigneuse du Premier ministre Nikol Pachinian a sans doute été décevante.
Ceux qui ont suivi les déclarations honteuses de Pachinian ces dernières années — remettant en cause la réalité du génocide arménien — n’auraient pas dû être surpris de le voir ignorer la décision du gouvernement israélien. « Nous ne voyons pas la nécessité de réagir, car nous estimons qu’il est dans l’intérêt de la République d’Arménie de ne pas aborder la question de l’instrumentalisation du génocide arménien », a déclaré Pachinian.
Pourtant, lorsque le gouvernement américain a reconnu le génocide arménien, Pachinian n’y a pas vu une « instrumentalisation ». Au contraire, il a manifesté un grand enthousiasme après la reconnaissance du génocide arménien par le Sénat américain en 2019. Il avait écrit sur X (alors Twitter) : « La résolution 150 du Sénat américain est une victoire pour la justice et la vérité. Au nom du peuple arménien dans le monde entier, j’exprime notre profonde gratitude au Sénat pour cette mesure historique. C’est un hommage à la mémoire du 1,5 million de victimes du premier génocide du XXe siècle et une étape courageuse vers la promotion de la prévention. #PlusJamaisÇa. »
Pachinian avait ensuite ajouté : « Au nom du peuple arménien, je tiens à remercier tous les membres du Sénat et de la Chambre des représentants des États-Unis. Nous devons exprimer notre reconnaissance aux Arméniens des États-Unis, ainsi qu’à toutes les organisations et personnes ayant contribué à cette décision importante et historique. » Il convient de noter que Pachinian avait exprimé sa gratitude envers la communauté arméno-américaine pour cette reconnaissance, ce qui contraste fortement avec ses déclarations ultérieures hostiles à la diaspora.
Plus tard, le 24 avril 2021, lorsque le président américain Joe Biden a reconnu le génocide arménien, Pachinian a de nouveau réagi avec grand enthousiasme : « C’est un jour important pour tous les Arméniens. Dans le prolongement des résolutions adoptées par le Congrès américain en 2019, le président Biden a honoré la mémoire des victimes du génocide arménien. Les États-Unis ont une fois de plus démontré leur engagement indéfectible envers la protection des droits de l’homme et des valeurs universelles.… Aujourd’hui, nous rendons hommage au 1,5 million de martyrs, victimes des politiques criminelles de l’Empire ottoman durant la Première Guerre mondiale. Les idéologies ayant conduit au génocide arménien sont encore bien vivantes aujourd’hui, comme en témoignent les atrocités commises contre les Arméniens de l’Artsakh lors de la guerre récente. »
Outre le revirement de sa position sur la reconnaissance du génocide arménien, Pachinian s’est contredit sur des dizaines d’autres sujets ces dernières années. Notamment en 2019, lorsqu’il a déclaré à Stepanakert, devant des milliers d’Arméniens de l’Artsakh en liesse : « L’Artsakh, c’est l’Arménie. Point final. » Toutefois, après la guerre de 2020, il a adopté la position exactement inverse en reconnaissant que l’Artsakh fait partie de l’Azerbaïdjan.

