Un journaliste d’investigation turc révèle les efforts d’infiltration de la Turquie aux États-Unis
Par Harut Sassounian
Le journaliste d’investigation turc dissident Abdullah Bozkurt, qui réside à Stockholm (Suède), a mis au jour les opérations multiples et croissantes de la Turquie aux États-Unis dans un article publié par le *Nordic Monitor*, intitulé : « La Turquie intensifie ses opérations d’influence, tant secrètes qu’ouvertes, à Washington ».
Voici comment Bozkurt a résumé ses conclusions : « La Turquie a considérablement étendu ses opérations de lobbying et d’influence aux États-Unis, bâtissant un réseau solide et de plus en plus sophistiqué composé d’agents enregistrés, de conseillers juridiques, de consultants politiques, de représentants de partis, d’organisations à but non lucratif et de cabinets de relations publiques, tous œuvrant de concert pour façonner la perception qu’a Washington des politiques d’Ankara. »
La législation américaine (le *Foreign Agents Registration Act* — FARA) impose aux entités étrangères de déclarer au ministère de la Justice (*Department of Justice* — DOJ) le recours à des cabinets de lobbying ou de relations publiques américains. Le site Internet du DOJ recense les contrats signés par ces entités étrangères avec les firmes américaines, les montants versés, ainsi que le détail des réunions ou des interactions tenues avec des responsables politiques américains.
Fait notable, la Turquie a fait appel à un total de 105 cabinets de lobbying américains entre 2001 et 2021, selon un rapport du 9 mars 2026 établi par le Service de recherche du Congrès (*Congressional Research Service* — CRS).
Outre ses efforts de lobbying, la Turquie s’est également livrée à des activités d’influence plus vastes. Selon la militante politique Laura Loomer — une proche confidente du président Trump —, la CIA « détient des preuves irréfutables attestant que la Turquie, et plus précisément l’administration Erdogan, a financé des podcasteurs dans le but de saper la politique de l’administration Trump au Moyen-Orient ». Elle a publié sur le réseau X le message suivant : « La CIA possède des preuves de ce financement turc, qui a bénéficié à au moins une podcasteuse et un podcasteur. » Elle a conclu en écrivant : « La Turquie est le principal bailleur de fonds des Frères musulmans. » Abdullah Bozkurt estime que les allégations de Laura Loomer concordent avec « le bilan bien documenté du gouvernement Erdogan en matière de financement occulte d’opérations sur le sol américain ; ces opérations vont du soutien à des réseaux liés aux Frères musulmans à des activités d’espionnage ciblant les détracteurs d’Erdogan, tels que les membres du mouvement Gülen ». Les entreprises américaines engagées par Ankara « se livrent à un large éventail d’activités, notamment la prise de contact avec des responsables américains, l’organisation de réunions et d’événements, la rédaction de tribunes [dans les médias américains] et la coordination de campagnes de communication visant à promouvoir les positions politiques de la Turquie », a écrit Bozkurt.
La déclaration déposée au titre du FARA par la Turken Foundation Inc. — « une organisation à but non lucratif basée à New York et contrôlée par des membres de la famille et des proches d’Erdogan » — « révèle l’ampleur et la structure des flux financiers soutenant les activités alignées sur Ankara aux États-Unis. Ce document indique que, durant la période de déclaration de six mois s’achevant le 30 novembre 2025, la fondation a reçu 2 millions de dollars de financements provenant d’entités liées à la Turquie, plus précisément la Fondation turque pour la jeunesse et l’éducation (TURGEV) et la fondation islamiste turque Ensar, elle-même liée aux Frères musulmans. La TURGEV est dirigée par le fils d’Erdogan, Bilal Erdogan », a précisé Bozkurt.
En matière de lobbying politique direct, l’ambassade de Turquie à Washington a signé, le 18 avril 2024, un nouveau contrat d’un montant de 1,02 million de dollars « avec LB International Solutions LLC, l’un des prestataires les plus anciens travaillant pour le compte de l’ambassade de Turquie afin d’interagir avec le Congrès. Le cabinet a également élargi son portefeuille pour y inclure des entreprises privées turques, telles qu’ONJA, qui fournit des services de conseil financier et commercial », a écrit Bozkurt.
La déclaration FARA a indiqué que LB International Solutions LLC est chargée de « fournir des services de lobbying et de relations gouvernementales à la Turquie », y compris en favorisant l’adoption de législations pro-turques « qui promeuvent les intérêts de la Turquie et véhiculent une image positive des Turcs, de la Turquie et des relations entre les États-Unis et la Turquie ».
Par ailleurs, l’ambassade de Turquie à Washington a signé, en mai 2025, un contrat de 1,54 million de dollars avec le cabinet d’avocats Saltzman & Evinch, basé à Washington, afin d’obtenir « des conseils et des analyses juridiques sur les lois et les politiques concernant les questions et les évolutions qui touchent et affectent les relations américano-turques, telles que les litiges actuels et potentiels, les projets de loi en cours, ainsi que les décisions et politiques de l’exécutif », selon la déclaration FARA. Selon Bozkurt, le *Wall Street Journal* a rapporté que « le gouvernement turc a fait appel au cabinet Saltzman & Evinch pour recueillir des informations sur les détracteurs d’Erdogan résidant aux États-Unis. L’un des associés du cabinet, Günay Evinch — qui possède la double nationalité turque et américaine — a par ailleurs employé, pendant une certaine période, Rümeysa Kalın (Karabulut), la fille du chef des services de renseignement turcs, İbrahim Kalın. »
Parallèlement, le bureau de Washington de l’AKP, le parti au pouvoir en Turquie, a indiqué dans sa déclaration FARA que 875 534 dollars avaient été transférés depuis la Turquie pour couvrir les frais de fonctionnement du parti aux États-Unis, alors même qu’il a dépensé 941 833 dollars. Ce document FARA précisait que le bureau de Washington de l’AKP « a mené des activités politiques, sociales et culturelles, telles que des rassemblements publics et des réunions en présentiel ».
Le 31 janvier 2025, le gouvernement turc a signé un contrat d’un montant de 600 000 dollars avec une autre société de lobbying américaine, Skyline Capitol. La déclaration FARA révèle que « Skyline Capitol a pour mission d’interagir tant avec le Congrès qu’avec le pouvoir exécutif, tout en étendant l’influence de la Turquie au sein des systèmes politiques étatiques et locaux à travers les États-Unis. L’entreprise est tenue de nouer des relations avec des gouverneurs, des législateurs d’État et des maires à l’échelle nationale, de renforcer les liens avec les milieux d’affaires turco-américains, et de solliciter les groupes de réflexion, le monde universitaire ainsi que les institutions politiques afin de façonner les discours ». Une autre firme américaine, Imperium Strategies LLC, a conclu un accord de sous-traitance avec Skyline Capitol.
Par ailleurs, la société Geoffrey Weill Associates a été engagée par GoTürkiye pour travailler sur une initiative du ministère turc de la Culture et du Tourisme visant à modeler la perception du public et à promouvoir le tourisme aux États-Unis. La Société de radiodiffusion et de télévision de Turquie (TRT) maintient également une présence enregistrée à Washington.
Chaque année, la Turquie dépense des millions de dollars auprès de diverses sociétés de lobbying américaines. Naturellement, il faut beaucoup d’argent pour déformer les faits, travestir la vérité, blanchir les violations massives des droits humains commises par le gouvernement Erdogan et dissimuler les génocides passés.

